L’éternel retour de la musique tonale

Après Benoit Duteurtre, Jérôme Ducros lance un pavé dans la mare
S’il existe un débat auquel il aurait été mal vu de participer il y a quelques années (tant la chose était entendue), c’était bien celui-ci : la querelle des anciens et des modernes, des post-sériels et des néo-tonaux sur l’avenir de la musique. Benoît Duteurtre est passé par là, dans son brûlot Requiem pour une avant-garde et pourrait en parler des heures.
Or, le pianiste et compositeur Jérôme Ducros jette un nouveau pavé dans la mare en publiant dans Libération du 16/04/2010 un article savoureux que je vous invite à lire : « Y a-t-il une musique après la musique contemporaine ? ».
En quelques mots et pour faire simple : d’un côté, il y a les « bons » (les descendants de Pierre Boulez, Karlheinz Stockhausen et Pierre Shaeffer), l’Avant garde officielle, brillants auteurs d’une musique réfléchie et pensée, scientifique, électro-acoustique devenue informatique. De l’autre, il y a les « méchants » - voire les révisionnistes (sic) (Beffa, Connesson, Delplace), ceux qui n’auraient « rien compris » à l’évolution de la musique et qui veulent un retour aux fondamentaux : la pulsation, la tonalité, l’harmonie, bref un come-back au chantable. Entre les deux, un myriade d’indécis : ceux qui voudraient bien mais qui n’osent pas.
Et Jérôme Ducros de voir, dans l’avenir de la musique contemporaine, le retour des « méchants » sur le devant de la scène.
Il serait vain de dire qui a tort ou raison, tant un avis sur la question est mille fois nuancé. Il reste que l’air du temps n’est plus à la rupture, me semble-t-il, comme il le fut au lendemain de la guerre lorsque Pierre Boulez se lança avec force et fracas dans l’aventure dodécaphonique. L’époque n’est (hélas ?) plus à la provocation, et d’ailleurs, quel ennui, souvent, dans les salles de concert aujourd’hui, paralysées qu’elles sont par le musicalement correct ! Lisez les comptes-rendus des premiers concerts de Schonberg en 1910 : Le cas Schönberg : Naissance de l’avant-garde musicale. Quelle castagne ! Quelle énergie !!
Il reste que la modernité d’aujourd’hui, comme l’explique Jérôme Ducros, se doit d’être en rupture avec la musique qui la précède, donc en rupture avec la musique sérielle et atonale : «Le summum du moderne ayant été atteint, écrire après, quoiqu’il arrive, c’est «revenir» ». Soit. Mais est-ce forcément un retour à la musique tonale ? Ce serait plutôt une musique « anatonale », comme il l’écrit joliment, qu’il faudrait inventer.
Tout le problème est là. Mais c’est bien pour cela qu’il y a des compositeurs, me direz-vous. Il reste que leur mission face à la page blanche n’a jamais été aussi ardue, tiraillés qu’ils peuvent l’être entre des sons infinis d’une musique informatique sans âme et des instruments qu’on n’invente plus, aux possibilités mille fois explorées.
Il y eut des périodes où un génie musical prenait la suite de l’autre. Et la musique avançait. Aujourd’hui, elle explose en mille faisceaux, comme un immense feu d’artifice. Les plus pessimistes diront que c’est sans doute la fin de la musique, comme d’autres avant eux avaient récemment prédit la fin de l’Histoire. L’esthétique française en tout cas se cherche, et ferait bien de puiser outre-atlantique quelques idées novatrices (la musique de John Adams par exemple). A l’Ouest, il y a vraiment du nouveau.
A.D.

“Il y eut des périodes où un génie musical prenait la suite de l’autre. Et la musique avançait. Aujourd’hui, elle explose en mille faisceaux, comme un immense feu d’artifice”. Debussy écrivait en substance la même chose il a cent ans. Là où il ne voyait qu’une profusion indistincte, nous distinguons aujourd’hui des “génies” dûment labellisés par la critique officielle, et tout le reste de la musique des années 1900 est passé à la trappe.
Par ailleurs, réduire la musique à un débat bi-polaire tonal/atonal est proprement ridicule. Dans quelle catégorie classeriez-vous Messiaen, par exemple ? Il n’avait rien contre la consonance et la mélodie. Et il utilisait toutes les techniques d’orchestration modernes de ses confrères et amis Boulez, Xenakis, Stockhausen, etc. Peut-être est-ce ça, un génie ? Quelqu’un qui se situe au-delà des (nécessairement vaines) querelles esthétiques de son époque ?