Evgeny Kissin généreux
Evgeny Kissin était au Théâtre des Champs-Elysées dimanche soir pour un concert unique à Paris. L’enfant prodige (né en 1971) qui, parait-il, jouait d’oreille des petites mélodies à 2 ans et demi, s’est fait connaître du grand public lorsqu’à 13 ans, il donna les deux concertos pour piano de Chopin avec l’Orchestre Philharmonique de Moscou.
Au programme, Prokofiev, morceaux choisis de Roméo et Juliette ainsi que la 8e sonate (en si bémol) du compositeur. Kissin, très à l’aise dans ce répertoire, vivant chaque note avec passion, virevoltait avec l’assurance des grands, la force et la conviction des timides, comme s’il voulait tester les limites physiques du piano (la musique rythmique de Prokofiev s’y prête largement). Il conclut la 8e sonate d’un geste rageur ; le piano résonnait encore qu’il était déjà débout. La salle aussi.
Puis vint l’heure de Chopin, son confident depuis toujours. La Polonaise-fantaisie, d’abord. Pièce un peu boudée des pianistes (la moins facile d’accès peut-être). Interprétation retenue, intériorisée. Trois mazurkas ensuite et pour terminer, quelques Études. Ah, les fameuses Études, au programme de tous les conservatoires et le cauchemar de tous les apprentis pianistes. Des applaudissements spontanés après la 1ère et la 4e étude (op. 10) firent un peu désordre aux oreilles de certains. Pourquoi se retenir quand la magie est là, la poésie farouche ? Car les effets de pédale sublimaient le piano de Kissin avec brio. Et pour terminer, trois bis (rien que cela), dont un Nocturne, qui parût un peu décalé après un tel déluge de notes.
Kissin, si expansif au piano, si timide une fois debout, s’excusant presque d’avoir tant donné et de s’être ainsi dévoilé… Debout, une rose à la main, un peu gauche, l’immense pianiste au service de deux grands compositeurs a brillamment rempli sa mission : magnifier leur musique, et par là-même se magnifier, lui, - même si la séance de dédicaces lui parût bien longue ; il accepta néanmoins d’être pris en photo, moi tout fier, lui blasé…
Arnaud Drillon
La chronique sur france2.fr.
