Alexandre Tharaud sans forcer

alexandre_tharaudIl y a des musiques comme ça, qui s’accordent particulièrement bien à la mélancolie de certaines journées automnales. Ainsi, les Mazurkas de Chopin, choisies ici par le pianiste français Alexandre Tharaud dans le cadre d’un disque entièrement consacré au compositeur polonais. Une petite pause, sans doute, dans la discographie ambitieuse de ce quadragénaire qui choisit de prendre son temps, de regarder en arrière et se remémorer le Chopin qui l’a nourrit. Quelques Mazurkas, donc, jouées tout en finesse et en nuance ; des pièces courtes, aussi, peu connues, tels le Largo, les Ecossaises ou la Contredanse ; des monuments du piano, enfin, comme la 1ère Ballade, poème passionné à la mélancolie presque douloureuse qu’Alexandre Tharaud habille d’une légère lenteur. Moins fluide, peut-être, et moins emporté que Murray Perahia (Sony), le pianiste français n’y est pas complètement à son aise, et on tremble, parfois, dans les passages difficiles. La Fantaisie et la 2e Ballade, en revanche, brillent par leur aboutissement technique et émotionnel. Lumineuses et habitées, elles sont terriblement convaincantes. Et l’on ne saurait conclure un disque consacré à Chopin en oubliant ses « standards », ceux qui accompagnent si souvent la vie des jeunes pianistes comme le confie Alexandre Tharaud, telle la Fantaisie-Impromptu, ici sans vraie prise de risques, le Nocturne op.9 n°2, un peu amorphe, ou encore l’archi-connu Nocturne en do dièse mineur, à la lecture limpide. Bref, un disque à la chaleur doucement mélancolique, un voyage dans l’âme de Chopin plein de finesse et sans prétention, qui ravira amateur et néophyte par la diversité des pièces proposées.

Cette critique est parue dans le magazine Classica n°119 de février 2010. Lire la critique en ligne.
41umc7fh-l_sl160_aa115_Journal intime : Chopin
Alexandre Tharaud (piano)
2009
64’07
Note ****

Arnaud Drillon

Lang Lang total star

projet_chopin_tn

Un nouveau film d'animation sur la vie de Chopin avec Lang Lang en guest star : Project Chopin

Lang Lang se lance dans le cinéma - et l’on est à peine surpris. A vrai dire, plus rien ne nous étonne vraiment, quand on évoque la star chinoise. Le pianiste en basket a flairé le bon coup de pub alors que l’on s’apprête à fêter un peu partout le bicentenaire de la naissance de Chopin. Il est la vedette d’un film d’animation 3D qui sortira cette année (fin de l’été 2010) sous le nom énigmatique de Project Chopin. Ce film mêlera marionnettes et personnages réels (dont lui), le tout autour de la vie du compositeur polonais. La star chinoise s’est même muée en directeur artistique le temps du film, une peu comme l’avait fait Vladimir Askenahzy pour le film d’animation Piano Forest.

Lang Lang « total star », « global musician », ou comment faire de la musique classique un véritable business. La recette est simple : une activité marketing à fort rendement, où on vend :
1. un produit (Lang Lang lui-même)
2. des produits dérivés (écharpes, chaussure de sport etc. sur le site éponyme)
3. des disques
4. de la musique

L’art pour l’amour de l’art n’a pas sa place dans l’agenda très serré du pianiste, où chaque événement est une occasion pour lui de montrer sa bouille. Souvenez-vous en 2007, présent en star absolue à la cérémonie des JO de Pékin ou, plus récemment et dans une moindre mesure, à la remise du prix Nobel de la paix au président américain Obama.

La morale de cette histoire ? Laissons Christian Merlin du Figaro l’écrire :

On peut regretter cette inflation de la médiatisation et du marketing, on peut aussi se réjouir qu’un interprète ait le renom suffisant pour amener à la musique savante un public qui n’y aurait sans doute pas eu accès : éternel débat.

Un teaser du film :

A.D.

Chopin en quelques disques

Bon, comme vous le savez tous, 2010 est l’année Chopin. On fêtera le bicentenaire de sa naissance en grande pompe cette année, et dans le monde de la musique, ces pratiques marketing et commerciales ne manquent pas d’en agacer plus d’un. Je n’insisterai donc pas plus, encore moins sur toutes les manifestations prévues. Un article de rue89 fera très bien l’affaire sur ce sujet, tout comme le site officiel www.chopin2010.pl.

Non, mon propos se concentrera autour des disques, et en tout modestie, autour d’une sélection d’enregistrements récents, qui, à mon sens, méritent toute notre attention. Je ne citerai donc pas les archives historiques que tout le monde connait (et que je n’ai pas pour la plupart) - dans le désordre : Rubinstein, Horowitz, Samson, Cortot et autres magiciens -, histoire de passer un peu à autre chose. Non pas qu’il faille absolument tourner la page, mais peut être regarder ailleurs, avec des pianistes encore “vivants”, jeunes et enthousiasmants.

  • ETUDES

41jrmgmsbhl_sl500_ss75_Nicolai Lugansky (paru en 2000 chez Erato)
Indispensable.
Même si en concert, le jeune pianiste russe est souvent décevant (le feu sous la glace pourrait-on dire…).

Tatiana Shebanova  - Chopin : Waltzes, Barcarola, Berceuse, EcossaisesTatiana Shebanova (paru en 2009 chez l’Institut Frédéric Chopin)
Sur pianoforte Erard de 1849, la vision de la pianiste russe est la bonne. Du Chopin comme à Nohant, un soir d’été 1840.
Voir mon article à ce sujet
.

  • PRELUDES

411idnplc6l_sl500_ss75_Rafal Blechacz (paru en 2008 chez Deutsche Grammophon).
Sans aucun doute la révélation de ces dernières années : vainqueur du Concours Frédéric Chopin en 2005.
Un Ovni pur et simple.
Voir mon billet d’humeur à ce sujet
.

  • NOCTURNES

41etewept7l_sl500_ss75_Claudio Arrau (réédité en 1997 chez Philips).
On n’a pas fait mieux depuis.
On attend avec impatience ce que Rafal Blechacz pourrait proposer sur ce répertoire.

  • BALLADES

41c0b7v-yl_sl500_ss75_Murray Perahia (paru en 1994 chez Sony)
Pour ne citer que lui, car il n’est pas le seul à avoir atteint de tels sommets poétiques. On pense bien évidemment à Krystian Zimerman (DG), limpide et évident.

  • VALSES

51tgq6zxral_sl160_aa115_ Ingrid Fliter (paru en 2010 chez EMI)
Des valses brillantes, vivantes et énergiques. Sans doute (très) lointaines des ambitions du compositeur, mais ô combien réussies.
A noter aussi le disque d’Alexandre Tharaud paru en 2006 chez Harmonia Mundi.

  • CONCERTOS

41ttteb338l_sl500_ss75_Krystian Zimerman (paru en 2003 chez Deutsche Grammophon)
Imbattable sur ces œuvres de jeunesse du compositeur, mal aimées des mélomanes (certains y voient quelques longueurs, allez savoir…)

  • INTEGRALE

5902547006505Tatiana Shebanova (paru en 2009 chez Dux).
L’intégrale de la pianiste russe est sérieuse et parfaitement en place, quoiqu’un peu cher.

Voilà. Bonne écoute à tous. Rendez-vous l’année prochaine pour… l’année Mahler. Ah, zut, il n’a pas écrit pour piano… ;-)

A.D.

Angela Hewitt persiste et signe

Ces dernières années, les productions de musique baroque au piano sont pléthoriques et rivalisent de qualité (Perahia-Bach) ou de choix artistique forts (Edna Stern-Bach ou Anne Queffélec-Haendel par exemple). Après un Clavier bien tempéré remarqué, Angela Hewitt confirme avec ce disque Handel / Haydn et s’inscrit durablement dans ce renouveau des grandes références de la musique baroque sur piano moderne.

La critique de ce disque est parue dans le magazine Classica n°118 de décembre/janvier 2009/2010. Lire la critique en ligne.

41ijlplaxal_sl160_aa115_Georg Friedrich Haendel
Chaconne HWV435
Suites n°2 et n°8 du Cahier n°1 (HWV427 et HWV433)
Haydn : Sonate “Un piccolo divertimento” Hob XVII:6
Sonate pour piano en mi bémol majeur Hob XVI:52
Note : ****

Arnaud Drillon

Andsnes et Rhode se rencontrent, l’art devient total

Le piano à Papa qui trône au milieu de la scène, la queue de pie et le nœud papillon, c’est bel et bien fini - et c’est tant mieux. Jamais la musique « classique» n’a été aussi jeune. Deux trentenaire se rencontrent et hop, le genre est renouvelé. C’était vendredi dernier (le 11/12/09), au Théâtre des Champs Elysées à Paris. Je n’y étais pas, mais la magie, elle, semblait bien présente.

Leif Ove Andsnes and Robin Rhode, Pictures Reframed (Performance Documentation), 2009

Leif Ove Andsnes and Robin Rhode, Pictures Reframed (Performance Documentation), 2009

Lu sur le figaro.fr.

Révolution des grands classiques vendredi soir, au Théâtre des Champs-Élysées. Il y a bien un piano noir, un maître de la composition et un prodige de l’interprétation, mais aussi un changement radical de décor, pour ne pas dire d’univers. L’art contemporain, dans ce qu’il a de meilleur, apporte son souffle décapant, étonnant, poétique à la musique et à son pouvoir d’évocation immatérielle. Derrière l’énigmatique titre, «Pictures Reframed», se cachent les Tableaux d’une exposition de Moussorgski et la conjonction de deux planètes. Celle du grand pianiste norvégien Leif Ove Andsnes, 39 ans, connu de tous les mélomanes, et celle du vidéaste sud-africain Robin Rhode, 33 ans, magicien poignant de la danse, de l’esquisse et de l’image en mouvement, connu des collectionneurs et autres «curators», ces têtes chercheuses de l’art contemporain.

Par l’union de leurs arts que l’on dit souvent contraires, voici un concert ovni où le dessin et la note, la craie, le fusain et l’harmonie font naître une sensation inconnue à partir d’une partition historique que l’on croyait connaître.

Et en vrai, voilà ce que ça donne :



A.D.

Le bonheur, c’est contagieux

La mélodie du Bonheur

La mélodie du Bonheur

L’affiche fait sourire. Surtout dans le métro. Au début, on rigole et on se dit « Mais ça existe encore des spectacles comme ça ? ». Et puis après on y repense… A Sissi impératrice sur FR3 le jour de Noël, alors qu’on est haut comme trois pommes… A Fanfan la Tulipe, après la bûche aux marrons, ou Belle et Sébastien, au coin du feu…

On baigne dans les bons sentiments, dans le sucré moelleux et réconfortant. On revoie Heidi accrochée au coup de grand-père, aussi bourru qu’attentionné, Mary Ingalls qui court dans les champs avant de disparaître dans les herbes et Marry Poppins qui s’envole en riant, accrochée à son parapluie. Et tout le monde est content.

Et alors, me dirait ma fille de 6 ans ?
Et alors, rien. Parfois, ça fait vraiment du bien.

C’est à Paris, au théâtre du Châtelet, pour les fêtes. Une petite pause en famille, c’est aussi ça.

Allez, un avant-goût de cet énorme gâteau à la chantilly qu’est la mélodie du bonheur, le célébrissime Do-ré-mi repris sous forme de flash mob, en pleine gare d’Anvers en Belgique. Le bonheur, c’est contagieux, non ?

La Mélodie du Bonheur.
26 représentations du 8 décembre au 3 janvier.
Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001, Paris.
Métro Châtelet. Réservations : 01 40 28 28 40.

A.D.

Racha Arodaky dans le coeur des internautes

490035621Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Racha Arodaky. Partout où elle passe, elle semble ne laisser personne indifférent. Ceux qui ont écouté les programmes de France inter et France Musique ces dernières semaines savent de quoi je parle. Certains blogs, si sobres la plupart du temps, se transforment même en fanzine, c’est dire. Moi, j’ai juste écouté son nouveau disque, découvert son nouveau label (air note) et appris que la générosité se trouve aussi sur le net, pour peu qu’on ait un peu de talent (des internautes ont en effet financé une partie de son disque). Et son beau talent, la pianiste française d’origine syrienne le met au service de Handel et de ses Suites pour clavecin, qu’elle joue ici sur piano moderne - et brillamment en plus.

La critique de ce disque est parue dans le magazine Classica n°118 de décembre/janvier 2009/2010, rédigée par mes humbles petits doigts de journaliste.

61yfyp2nol_sl160_aa115_Georg Friedrich Handel : Suites pour clavier
Cahier n°1 : suites n°2, 4, 5 et 8
Cahier n°2 : suites n°5 et 6
3 intermèdes (extraits des Suites n°3/cahier 1 et n°1/cahier 2)
Racha Arodaky (piano)
Note ***

Arnaud Drillon

Katia Labeque regarde ailleurs

Katia Labeque surprend sur disque de piano jazz, fin et délicat

Katia Labeque aux mille facettes

La pochette peut faire penser à du Céline Dion de mauvais goût. Pourtant, le résultat est du meilleur (goût). Le piano de Katia Labèque est voluptueux et envoutant, et ce disque a des couleurs minimalistes qui raviront les amateurs de simplicité. Au début, on retrouve le chanteur Sting, dans son plus simple apparat, qui accompagne chaudement un piano richement harmonisé. Et puis, il y a du piano seul, toujours, des solos jazz, souvent. Parfois, un Prélude de Chopin et l’étrange 3e Gnossienne de Satie. Le mélange est savant ; les étoiles ne sont pas loin. Et puis, Herbie Hancock, au piano, qui se joint à la fête, tout comme Chick Correa et Gonzalo Rubalcaba. La voix et la guitare (acoustique) de David Chalmin concluent le tout, et ce disque de piano jazz est plus que troublant, presque hors du temps. Une vraie joie de découvrir l’une des sœurs les plus célèbres du répertoire classique à 4 mains dans une musique aux harmonisations subtiles et savantes, qui lui confèrent indiscutablement de belles lettres de noblesse.

51ixpgtifnl_sl160_aa115_Katia Labèque, piano
avec
Sting, voix
Chick Corea, Herbie Hancock, Gonzalo Rubalcaba - piano
David Chalmin, voix & guitare
Abeille Musique - nov. 2009

Arnaud Drillon

This is it !

Un petit hommage à Mickaël Jackson, dans une interprétation acoustique et 100% piano du célébrissime Billie Jean.

A.D.

Nobuyuki Tsujii aveugle mais virtuose

Un petit buzz sur internet a entouré la victoire en juin dernier du pianiste japonais Nobuyuki Tsujii au 13e Concours international de piano Van-Cliburn aux États-Unis. Même s’il a terminé premier ex-æquo avec le chinois Haochen Zhang, sa prestation pianistique a suscité de nombreux commentaires élogieux et de multiples vidéos ont circulé, tant il est vrai que surmonter une cécité de naissance au piano force l’admiration. Un disque promotionnel, reprenant les moments forts du concert, vient d’être édité par Harmonia Mundi.

La critique de ce disque, rédigée par mes soins, est parue dans le magazine Classica n°117 de novembre 2009.

51-onskeqdl_sl160_aa115_Chopin : Études op.10, n°1 à 6
Beethoven : Sonate n°29, op.106 « Hammerklavier »
Liszt : Paganini Étude n°3 « La Campanella »
Musto : Improvisation et Fugue
Nobuyuki Tsujii (piano)
Note ***

Une petite vidéo de lui, de bonne qualité, interprétant à ce même concours la Paganini Étude n°3 « La Campanella » de Liszt. N’hésitez pas à laisser vos commentaires avisés sur ce jeune pianiste japonais d’à peine 21 ans.

Arnaud Drillon

La vieillesse a du bon

De la fraîcheur et de la jeunesse, samedi dernier, salle Pleyel

De la fraîcheur et de la jeunesse, samedi dernier, salle Pleyel avec Pierre Boulez à la tête de l'ensemble intercontemporain

Un concert parmi d’autres, samedi soir salle Pleyel, pour la 38ème édition du festival d’automne à Paris. Du beau monde (Pascal Dusapin entre autres) et l’immuable Pierre Boulez à la tête de l’Ensemble intercontemporain, qui, à 84 ans, tient une forme olympique. La vieillesse lui va plutôt bien et la fraîcheur de la musique de Stockhausen - le Fünf weitere Sternzeichen (2007) par exemple, lumineux à souhait -  laissait dans l’air une impression juvénile et badine tandis qu’il parcourait la scène, de gauche à droite, d’un pas alerte et fier. Avec la précision qu’on lui connaît, le Concerto de chambre (1969-1970) de Ligeti fut servi à point et enthousiasma une salle plutôt jeune. J’avoue avoir pensé quelques instants à l’austère Pierre Boulez qui écrivit en son temps Penser la musique aujourd’hui, et le voir, là, de dos, la tête rentrée dans les épaules, diriger avec le plus grand sérieux les Aventures et Nouvelles aventures (1962-1965) de Ligeti, théâtre musical à la limite de l’absurde, fut une belle surprise. La vieillesse, parait-il, est souvent source d’une nouvelle jeunesse. Sans doute riait-il sous cape ce soir-là, comme un enfant.

A.D.